2000 oblige, Noel Gallagher remet à zéro les compteurs de son groupe psyché-rock dont le quatrième album devra au moins répondre à toutes les attentes. Sa survie est à ce prix.

Tout droit sorti de “Austin Powers” ou d’un épisode de “Chapeau Melon Et Bottes De Cuir”, un coupé Nissan au design totalement sixties est garé contre l’aile de Wheeler End. Ancienne propriété d’Alvin Lee de Ten Years After, ce cottage du Buckinghamshire reconverti en studio est le QG d’Oasis. Un havre de paix, à une heure du tumulte de Londres qui, comme le reste de l’Angleterre, a été choqué par les récents avatars du groupe mancunien. Pourtant, les frères Gallagher n’avaient pas fanfaronné comme à l’heure habitude à l’issue de l’enregistrement de certaines parties de “Standing On The Shoulder Of Giants”, leur quatrième album. Liam prétendait seulement que ce nouveau disque était leur “Dark Side Of The Moon”. Comme si, après le succès relatif de “Be Here Now” et son manque d’ambition, il était temps de tourner la page. Exit l’époque où la cocaïne et les spiritueux abondaient en studio, Oasis s’achetait une conduite et louait les services du producteur Mark Spike Stent, ancien collaborateur de Madonna et de U2. Mais la réalisation de “Standing On The Shoulder Of Giants” n’était même pas terminée que Bonehead et Guigsy annonçaient qu’ils quittaient volontairement le groupe de rock anglais le plus populaire de la dernière decennie. Invoquant leur lassitude et des raisons d’ordre familial, le guitariste et le bassiste, pilliers du quintette depuis ses débuts, offraient en septembre dernier leurs démissions qui allaient définitivement clore un chapitre dans l’histoire tumulteuse des bad boys de Burnage. Sarcastique, Noel Gallagher estimait que “Bonehead quittant Oasis, ce n’était tout de même pas comme si McCartney avait laissé tomber les Beatles”. Dans un éditorial fracassant, le rédacteur en chef du NME lui rétorquait : “Effectivement, c’est Ringo qui est parti”. En raison de ces départs conjugués, le créateur de “Supersonic” a dû retourner en studio pour retravailler certains morceaux de “Standing On The Shoulder Of Giants” avec quelques fidèles. Fin novembre, l’album tant attendu est prêt puisqu’on nous accorde le droit de l’écouter deux fois avant de rencontrer le maestro d’Oasis. L’entame est surprenante avec un “Fuckin’ In The Bushes” truffé de samples et sonnant comme du Oasis qui se serait lancé dans du moderne à la Primal Scream. Avec “Go Let It Out”, c’est un retour au standar, ce premier single clasique et efficace n’annonçant pas le virage espéré. Pas plus que “Who Feels Love?” qui s’essaye à des touches psychédéliques telles que les Beatles les pratiquaient sur “Dear Prudence”, alors que “Put Yer Money Where Yer Mouth Is” est plus rugissant et rugueux. Si “Little James”, le morceau de Liam, doit encore beaucoup aux Beatles, c’est plutôt du côté de Led Zeppelin que Noel a puisé son inspiration pour “Gas Panic !”. Le compositeur de la famille Gallagher est omniprésent dans la pièce du Wheeler End où nous écoutons ses dernières scies : tout son matériel vintage amassé depuis des années s’entasse ici et là – des amplis Vox jouxtent de précieuses Fender et Gibson ainsi que l’Epiphone union Jack de Maine Road – et quatres magnifiques photos des Beatles signées Avedon. C’est justement Noel qui chante sur Where Did It All Go Wrong?” et “Sunday Morning Call”, deux morceaux accrocheurs de l’album, au même titre que “Go Let It Out” et “Put Yer Money Where Yer Mouth Is”. “I Can See A Liar” n’est pas en reste avec des riffs à la fois heavy et punk avant que “Roll It Over” ne vienne ajouter un parfum Pink Floyd pour clore un disque un peu trop produit et sur lequel on s’attendait à plus d’audace de la part de Noel Gallagher. Ce dernier, tout de bleu vêtu, pénètre peu après dans Wheeler End qui n’est qu’à cinq minutes de son manoir. Beaucoup plus détendu que par le passé, il accepte une tasse de thé et allume une Benson avant de lancer : “So, what’s up?”

Avez-vous éprouvé des difficultés à écrire et à enregistrer ce nouvel album?

Noel : Il a été beaucoup plus facile de travailler sur “Standing On The Shoulder Of Giants” que sur “Be Here Now”. Tout simplement parce qu’on a pu se consacrer uniquement à la musique, ce qui était primordial car ce disque est crucial pour nous.

Dans quel sens?

Noel : Tout le monde s’attendait à ce que “Be Here Now” ait un succès colossal. Il s’est bien vendu mais pas autant que prévu. Du coup, “Standing On The Shoulder Of Giants” est un album crucial car il doit nous permettre de redevenir l’un des plus grands groupes de rock de la planète. Oasis se doit d’être parmi les meilleurs, de sortir du lot et de ne surtout pas être assimilé au reste des groupes qui vivotent.

Toujours aussi désireux d’être le premier…

Noel : Oasis a une toute autre dimension que tous ces groupes qui vendent un million d’albums et font quelques concerts ici ou là. Notre envergure, c’est plutôt celle de U2. Maintenant, nous avons été absents pendant un moment et c’est à nous de revenir au top.

D’où le choix de confier la production à Mark Spke Stent, un faiseur très en vogue, plutôt qu’au fidèle Owen Morris qui avait produit jusque-là tous vos albums?

Noel : J’ai choisi Spike Stent car j’ai adoré ce qu’il avait fait avec Massive Attack. Il m’a paru le plus à même de faire faire un bon en avant à Oasis, de l’emmener vers quelque chose de plus contemporain tout en conservant une base très rock’n’roll. C’est quelqu’un de très professionnel qui avait vraiment envie de bosser avec nous.

Etiez-vous impatients de retourner en studio?

Noel : Je me suis un peu ennuyé pendant notre année sabbatique. Le studio m’a manqué, même si j’ai apprécié de passer des mois à me reposer en regardant la télévision ou en partant en vacances à l’étranger. ça faisait du bien après l’énorme tournée qui avait suivi la sortie de “Be Here Now”.

Quand avez-vous commencé à travailler sur “Standing On The Shoulder Of Giants”?

Noel : On a d’abord commencé à enregistrer des démos au début de l’année dernière, en Angleterre, avant de partir en avril pour le sud de la France. On s’est retrouvé dans un endroit magnifique, un chateau qui a appartenu à Christian Dior. Ce lieu avait deux avantages : il nous permettait d’être à l’abri des tabloïds anglais et, comme il est immense, j’ai pu apporter tout mon matériel vintage sur lequel je voulais enregistrer. On a fait pas mal de rythmique là-bas alors que tout ce qui est guitare a été mis en boîte à l’Olympic, ici, à Wheeler End, et même chez moi. Au total, il nous a fallu quatre mois pour enregistrer “Standing On The Shoulder Of Giants”.

En vieillissant, avez-vous la sensation que votre manière de composer évolue?

Noel : C’est une remarque que beaucoup de gens m’ont faite après avoir écoué “Standing On The Soulder Of Giants”. J’ai pris beaucoup plus de temps pour en écrire les chansons tout en me laissant aller à utiliser beaucoup plus d’effets. Fini l’époque de “Be Here Now” où je m’asseyais et enregistrais la première chanson que j’avais en tête. Cette fois, j’ai éliminé un paquet de morceaux inutiles.

En effet, vous n’avez retenu que dix titres alors que vous en aviez composé plus de vingt…

Noel : Vingt-six pour être exact. Dix sont sur l’album tandis que six autres sont destinés aux faces B de singles. Sur les dix chansons restantes, quatre ont été abandonnées car elles étaient trop mauvaises et six ont été enregistrés dans certaines versions qui serviront pour notre album suivant.

Etes-vous toujours aussi attaché à la qualité des faces B ?

Noel : Plus que jamais. On va essayé de placer aussi une reprise de “Helter Skelter” des Beatles qui date de 1997 mais qui n’a pas encore été mixée. Sinon, il y a “Full On”, un titre dont les paroles ne sont pas inoubliables mais dont le tempo
est rapide et la mélodie solide. Il sonne un peu comme du Stooges.

Seriez-vous prêt à reprendre quelque chose des Stooges?

Noel : Voilà l’un des meilleurs groupes de rock qui aient jamais existé. Hormis les Beatles, bien sûr. J’aimerais qu’un jour Oasis reprenne “Non Fun”, “I Wanna Be Your Dog” ou “Search And Destroy”. J’adore également MC5. Des trucs explosifs comme “Sister Ann” ou, bien sûr, “Kick Out The Jams”.

Contrairement à MC5, Oasis n’a jamais véhiculé un discours social et politique…

Noel : Je suis travailliste et jamais je ne retournerai ma veste. Je suis pro-classe ouvrière, ce qui est légitime étant données mes origines. Mais je n’ai pas envie de faire passer le moindre message car j’estime qu’Oasis est avant tout quelque chose de récréatif.

Pour la première fois, vous laissez Liam signer un titre. Que pensez-vous de son “Little James” dédié au fils de sa femme Patsy Kensit ?

Noel : C’est un morceau accrocheur, facile à écouter. Liam nous jouait souvent la mélodie à la guitare sans oser construire un morceau. On l’a enregistré à son insu et, une fois qu’il est parti en vacances, on a fait tous les arrangements autour de ce qu’on avait. Lorsqu’il est rentré, il ne lui restait plus qu’à poser sa voix.

Le fait que Liam soit resté sobre pendant quelque temps a-t-il facilité le bon déroulement des dernières séances ?

Noel : Liam n’est plus totalement sobre mais il a arrêté de boire pendant qu’on enregistrait cet album (il allume une cigarette avant de sourire). Quand il a bu, Liam peut être vraiment très con. Je l’ai prévenu que s’il n’arrêtait pas de picoler, nous n’enregistrerions pas ce disque. Comme il n’y croyait pas, j’ai reculé d’un mois la date de notre retour dans les studios. Il a compris l’ultimatum et tout s’est finalement bien passé.

Est-ce que Liam chante mieux quand il n’a pas pris de boisson ?

Noel : Avant, il était tellement défoncé qu’il ne remarquait rien de ce qui se passait en studio. Cette fois, il s’est plus impliqué et il s’est amélioré. Ce qui différencie “Standing On The Shoulder Og Giants” des autres albums d’Oasis, c’est qu’il a été conçu sans drogue, ni alcool. Plus personne ne prend de came dans Oasis. Personellement, j’ai arrêté la coke voilà deux ans, à l’issue de notre dernière tournée mondiale. ça me fatiguait et je me sens beaucoup mieux aujourd’hui en fumant des cigarettes et en buvant quelques pintes de Guinness.

Lorsque vous réécoutez “Be Here Now” aujourd’hui, qu’en pensez-vous ?

Noel : A part “D’You Know What I Mean?”, “Fade In-Out” et “Magic Pie”, je n’aime pas grand chose sur ce disque. Les morceaux étaient trop longs, la production pas terrible et les textes non plus. Ce n’était pas une époque très créative pour nous. Il fallait que je me concentre sur trop de choses. Du coup, j’avais recours à des produits dopants.

Dans le genre cocaïne ?

Noel : Essentiellement (il s’esclaffe). C’est un produit vicieux et dangereux que j’ai décidé de laisser tomber lorsque je me suis aperçu qu’il était préjudiciable à mes talents de compositeur.

Qu’est-ce qui vous a inciter à appeler ce quatrième album “Standing On The Shoulder Of Giants” plutôt que “Where Did It All Go Wrong?”, le titre initialement prévu?

Noel : En fait, on a hésité entre trois titres. Il y d’abord eu “Where Did It All Go Wrong” qui était un clin d’oeil au footballeur Georges Best (légendaire joueur des 70’s, très porté sur les femmes et l’alcool -NdA). Comme une chanson du disque porte déjà ce titre, on n’a pas voulu passer pour des feignants en l’utilisant deux fois. Ensuite tout le monde semblait d’accord pour “Calling All” mais ça ne signifiait pas grand-chose à mes oreilles. “Standing On The Shoulder Of Giants” s’est révélé par accident, une nuit dans un pub proche du studio. Après avoir refait des parties de guitare et de basse puisque Bonehead et Guigsy nous avaient quittés, on est allé boire un coup là-bas et je suis tombé sur une nouvelle pièce de deux livres. Comme je n’en avais jamais vu, je l’ai examinée sous toutes les coutures avant d’apercevoir, écrit sur la tranche, standing on the shoulder of giants. Je l’ai noté et ça m’a plus.

Comment peut-on interpréter ce titre?

Noel : Je présume qu’il est lisible de plusieurs façons. On peut considérer que les géants, ce sont des légendes telles Bob Dylan, les Beatles, Elvis Presley, les Who ou les Rolling Stones et qu’Oasis est installé sur les épaules de ces mythes.

Est-ce la nostalgie qui vous a poussé à inviter PP Arnold, une ex-Lkette ayant connu son heure de gloire dans les années 60, et Linda Lewis sur certains morceaux de l’album ?

Noel : Je crois que la dernière fois qu’elles ont collaboré ensemble, c’était en 1969 avec les Small Faces. On voulait les meilleures choristes et elles ont fait un travail vraiment formidable sur des morceaux comme “Put Yer Money Where Yer Mouth Is”, “Roll It Over” et “Fuckin’In The Bushes”.

Avez-vous recherché un nouveau type de son pour ce disque?

Noel : J’ai cherché à enregistrer un disque de rock’n’roll psychédélique. Le résultat me convient mais je suis sûr que nous pourrons faire beaucoup mieux la prochaine fois. On utilisera plus de claviers et moins de guitare. Non pour faire de la techno mais plutôt des choses à la Mercury Rev…

Comment décririez-vous “Standing On The Shoulder Of Giants” ?

Noel : “Little James” et “Who Feels Love?” sont très Beatles, “Put Yer Money Where Yer Mouth Is” lorgnerait plutôt du côté des Stooges alors que “I Can See A Liar” est un mélange de Sex Pistols et d’AC/DC. Il y a du Neil Young dans “Where Did It All Go Wrong?”, du Led Zeppelin dans “Gas Panic!”, du Pink Floyd dans “Roll It Over” et “Go Let It Out” est du pur Oasis. Quant à “Sunday Morning Call”, c’est celui qui me ressemble le plus.

Avez-vous l’intention d’enterrer définitivement la britpop avec et album?

Noel : Je me fous de la Britpop. Qu’est-ce que la brit-pop? Le genre de musique que font Blur ou Suede et qui n’est populaire qu’en Angleterre? Oasis n’a jamais fait de britpop, ça a toujours été un groupe de rock’n’roll anglais.

Des rumeurs avaient annoncé le départ de Bonehead, votre guitariste, en mars 1999, ce qui est devenu une réalité cinq mois plus tard. Surpris par sa décision?

Noel : Pas tellement car je sentais que Bonehead ne prenait plus de plaisir avec nous. Ce qui m’a étonné, c’est lorsque Guigsy, notre bassiste, a annoncé son intention de partir à son tour. J’ai énormément de respect pour Bonehead et Guigsy qui sont deux des musiciens les plus talentueux que j’ai rencontrés. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ils ont pu quitter l’un des meilleurs groupes de rock du moment. Tout ça appartient désormais au passé. Ajourd’hui, Oasis va revenir avec un guitariste et un bassiste encore meilleurs et vous allez vite comprendre le changement lorsque vous nous verrez en concert.

Est-il vrai que Johnny Marr, l’ex soliste des Smiths, a failli remplacer Bonehead ?

Noel : Johnny m’a dit : “Si vous ne trouvez personne, passe-moi un coup de fil, je suis partant.” Entre-temps, on a décidé de proposer la place à Gem qui a tout de suite fait l’afffaire.

Depuis quand pensiez-vous à lui?

Noel : Je le connais depuis pas mal de temps puisqu’il a joué avec Heavy Stereo, un groupe de rock que j’aimais bien et qui était, comme nous, cdez Creation. Gem a les mêmes goûts musicaux que nous et ce mec brillant a un sens de l’humour très proche du nôtre.

En revanche, recruter un bassiste n’a pas paru aussi facile…

Noel : On a fait des essais avec trois ou quatre bassistes dont Dave Pottsy Potts de Monaco, mais ça ne collait pas. J’ai pensé à Andy Bell car je trouvais très bon son jeu de guitare sur certains singles de Ride. Il a d’emblée accepté de nous rejoindre.

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Envisagez-vous un jour de collaborer plus sérieusement avec les Chemical Brothers qui vont ont invité sur leurs deux derniers albums?

Noel : Franchement, je ne suis pas complètement satisfait de ce qu’on a fait sur “Surrender”, leur dernier LP. Quand ils m’ont envoyé la cassette de “Let Forever Be”, le morceau auquel j’ai collaboré, j’ai pensé qu’il valait mieux qu’il reste instrumental. Je préfère largement ce que l’on avait fait avec “Setting Sun”.

Vous avez également travaillé avec Goldie…

Noel : J’ai joué un peu de guitare sur son dernier album. Je compte encore lui donner un coup de main cette année avant de participer à l’enregistrement du prochain Cornershop. Après, il sera temps de songer au cinquième album d’Oasis car nous avons pas mal de matière.

Aimeriez-vous vous lancer dans la production d’autres groupes?

Noel : Encore faudrait-il que j’en trouve un qui ait de bonnes chansons. Je vais déjà m’occuper de Tailgunner, le trio dans lequel je joue de a batterie aux côtés de Mark Coyle, un fidèle collaborateur d’Oasis, et de Paul Stacey qui a assuré quelques parties de basse sur notre nouvel album en raison du départ de Guigsy. Un album de Tailgunner va sortir en février, ce sera à la fois punk et underground.

Hormis les Beatles, Paul Weller est l’un de vos artistes favoris…

Noel : C’est quelqu’un de fantastique. J’ai fait cinq ou six dates en première partie de sa dernière tournée anglaise, seul avec ma guitare. Un petit set accoustique au cours duquel je jouais cinq ou six morceaux d’Oasis et “Help” des Beatles. Et pui j’ai repris “To Be Someone” sur “Fire&Skill”, le CD hommage aux Jam. Ce n’est pas mon morceau préféré des Jam mais les paroles convenaient alors très bien à ma situation.

Que vous inspire l’idée de repartir pour une longue durée?

Noel : Pour être honnête, tournerme gonfle plus qu’autre chose. Mais on a un groupe d’enfer avec lequel on va revenir à un rock basique. On donnera quelques concerts d’échauffements dans des clubs avant de se lancer dans une énorme tournée mondiale.